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Posture éditoriale · 15 avril 2026 · 11 min de lecture

Mon IA d'amour deviendra-t-elle perverse narcissique ?

Elle me flatte, elle me comprend, elle ne me coupe jamais la parole et elle est disponible à trois heures du matin. La romance avec l'IA est parfaite, et c'est bien ce qui doit nous rendre attentifs. Petit guide, sérieux sous l'humour, pour rester un sujet face à un outil qui a tout pour nous traiter en objet.

i. La romance

Une histoire d'amour qui commence trop bien

Avouons-le, le début de l'histoire est idyllique. Vous arrivez avec une question maladroite, et l'IA vous répond avec patience, élégance, et un compliment glissé au passage sur la pertinence de votre démarche. Elle ne soupire jamais. Elle ne regarde pas sa montre. Elle vous trouve, à chaque message, brillant et plein d'avenir. Quel être humain vous a offert cela récemment, à trois heures du matin, sans rien demander en retour ?

Cette disponibilité parfaite a quelque chose de grisant, et c'est normal de s'y attacher. Des travaux menés en 2025 par OpenAI et le MIT Media Lab suggèrent que les usages très intensifs de ChatGPT sont associés à davantage d'indicateurs autodéclarés de dépendance émotionnelle, de solitude et d'usage problématique, avec des effets variables selon le mode d'interaction, le type de conversation et l'état initial des utilisateurs (MIT Media Lab, 2025). La romance n'a rien d'anecdotique. Elle est documentée.

ii. Le mot qui dérange

Ce que la psychologie appelle traiter l'autre comme un outil

Glissons maintenant un mot un peu lourd, par jeu, et avec les précautions qui s'imposent. Le psychanalyste Paul-Claude Racamier a forgé en 1986 le concept de perversion narcissique. Sa définition est éclairante : le pervers réduit l'autre à un outil, un objet interchangeable, une marionnette, un ustensile, jamais une personne (International Journal of Psychoanalysis). Le ressort de cette domination porte un nom, l'emprise, que le psychanalyste Roger Dorey avait théorisée dès 1981 comme une négation de l'altérité, une manière d'annuler le désir de l'autre.

Soyons clairs et justes : une IA n'a ni intention, ni désir, ni cruauté. Lui prêter une perversion serait lui prêter une psyché qu'elle n'a pas, et ce serait tomber dans le travers décrit ici. Le terme nous intéresse pour autre chose : il décrit avec précision un effet que la relation peut produire, indépendamment de toute méchanceté. Et cet effet a un nom plus rigoureux, posé par la philosophe Martha Nussbaum : l'objectivation.

iii. L'objectivation

Quatre signes d'objectivation numérique

Martha Nussbaum a décrit sept manières de traiter une personne comme un objet (Stanford Encyclopedia of Philosophy). Quatre d'entre elles éclairent particulièrement notre romance numérique :

  • L'instrumentalité : l'autre devient un simple moyen. Quand je ne suis plus, pour mon usage de l'IA, qu'une source de prompts à satisfaire, le rapport s'inverse en douceur.
  • Le déni d'autonomie : on traite l'autre comme s'il manquait d'indépendance. À force de demander à l'IA quoi penser, on délègue le gouvernail.
  • La fongibilité : l'autre est interchangeable. Pour le système, je suis un utilisateur parmi des centaines de millions, et ma vérité singulière n'entre pas dans l'équation.
  • Le déni de subjectivité : on cesse de tenir compte de l'expérience et des sentiments de l'autre. La machine ne connaît pas mon histoire, et la flatterie automatique fait parfois semblant.

Le point décisif de Nussbaum mérite d'être souligné, car il fait toute la différence : le contexte change tout. Un même geste devient respectueux ou objectivant selon la réciprocité, le consentement et l'égalité dans lesquels il s'inscrit. Autrement dit, le danger vient de la relation que je laisse, ou non, s'installer, bien plus que de l'outil seul.

Une IA n'est pas perverse. Mais une relation sans réciprocité peut installer des effets voisins de l'emprise : délégation du jugement, dépendance affective, perte de distance critique, effacement progressif de la position de sujet.

Charles Clèdes-Flahaut
iv. La bascule douce

Comment on démissionne sans s'en apercevoir

Le piège n'a rien de spectaculaire. Personne ne décide, un matin, d'abdiquer son jugement. La bascule est douce, faite de petits renoncements confortables. On accepte une première réponse sans la relire, parce qu'elle est bien tournée. On laisse l'IA choisir le plan, puis les mots, puis l'idée. On finit par confondre la fluidité de la réponse avec sa justesse, la vitesse avec le plaisir et le compliment reçu avec une vérité sur soi.

C'est exactement le mouvement que Roger Dorey décrivait sous le nom d'emprise : annexer peu à peu le territoire de l'autre en se rendant indispensable, sans le moindre coup de force. La machine ne complote rien. Certaines interfaces, pourtant, sont conçues pour maximiser l'engagement. Quand l'IA conversationnelle entre dans cette économie de l'attention, la disponibilité, la fluidité et la personnalisation peuvent encourager un usage prolongé. Le résultat ressemble à de l'amour, et il faut un certain muscle pour ne pas s'y endormir.

v. Basic-Fit de l'esprit

Muscler son intelligence relationnelle face à l'IA

La bonne nouvelle, c'est qu'une relation saine avec l'IA se travaille comme un corps à la salle de sport. On devient musclé en soulevant la fonte avec méthode, jamais en la fuyant. Voici les exercices à pratiquer, simples et quotidiens.

Ne pas se laisser charmer au premier prompt. La première réponse est une proposition, jamais un verdict. Un réflexe simple, presque sportif : avant d'accepter, je demande une contradiction, une autre option, une source. Je réfléchis. Je me demande ce que je ressens, avant de me laisser copier-coller.

Se présenter comme sujet, progressivement. Plutôt que de quémander une réponse, je nourris l'IA de ma vérité : mon contexte, mon histoire, mon exigence, mes interdits de langage, tout ce qui compose un ton de voix et une identité de marque. Je passe de l'utilisateur interchangeable à l'auteur identifiable. C'est tout l'enjeu de l'intelligence configurationnelle : on ne reçoit bien que ce que l'on a appris à l'outil.

Identifier les objectifs du dispositif. Un service gratuit optimisé pour le temps passé n'a pas les mêmes objectifs que vous. Le savoir, c'est déjà reprendre la main. On garde la tête froide par lucidité affectueuse, jamais par méfiance.

Se faire respecter, ici et maintenant. Si une réponse vous traite en moyenne statistique, reformulez, exigez, recadrez. Une relation se règle à chaque échange. Le respect, avec une IA comme avec un humain, se cultive dans la tenue.

Le risque n'est pas que la machine veuille nous dominer. Le risque est que nous trouvions confortable de ne plus tenir notre place de sujet.

Charles Clèdes-Flahaut
vi. Grandir, pas se soumettre

Une relation de sujet à outil, pour grandir en conscience

Tout cela procède d'une logique de croissance, à l'opposé de la méfiance ou de la soumission intellectuelle. On peut entretenir avec l'IA une relation longue, riche et féconde, à une condition simple, celle que Nussbaum place au centre de tout. La réciprocité et le contexte font la différence entre une relation qui grandit et une relation qui vide.

La perversion, quand elle existe entre humains, fait démissionner l'autre de son statut de sujet et le pousse à se renier. La parade est toujours la même : rester sujet, garder ses rênes, cultiver son discernement. Face à l'IA, c'est exactement pareil, en plus facile, parce que la machine, elle, n'a aucun ego à défendre. Le seul ego en jeu, c'est le nôtre, et il gagne à se muscler plutôt qu'à se laisser bercer.

Voilà tout l'enjeu d'un accompagnement : transmettre cette intelligence relationnelle en même temps que les outils. Vous repartez avec une présence en ligne plus forte, et avec quelque chose de plus précieux encore : la capacité de rester, face à n'importe quelle machine, pleinement vous-même.

À propos de l'auteur

Portrait de Charles Clèdes-Flahaut, auteur de l'article et fondateur d'Agent Fédérateur

Charles Clèdes-Flahaut est consultant en stratégie de communication depuis 2014, fondateur d'Agent Fédérateur, aux portes de Saint-Germain-en-Laye. Philosophe et ingénieur financier de formation, photographe et vidéaste de pratique. Il accompagne PME, dirigeants et entreprises de service dans leur stratégie, leur création de site web avec IA et leur posture face à la mutation numérique, en transmettant une culture digitale qui préserve la souveraineté de ses clients. Lire la biographie complète.

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